Lutte contre les sectes en Occident : entre laxisme et "sectisme"

Officiellement, le Canada ignore ce qu’est une secte. Sans définition légale, la lutte se fait très prudente, voire discrète. En Europe francophone, au contraire, de nombreuses lois restreignent drastiquement la dérive sectaire, jusqu’à rendre publiques des listes d’organisations à la limite de la diffamation. Comparaison de deux extrémismes dans la lutte.
Vanessa GAUVIN-BRODEUR
Thomas GERBET
En 2006, un jugement de la cour suprême de Colombie-Britannique, condamnant à 16 mois de prison ferme la Française Nathalie Gettliffe, défraie la chronique et échauffe la diplomatie franco-canadienne. On reproche à l’ex-épouse du Canadien Scott Grant sa décision de rapatrier ses deux enfants en France sans autorisation légale. Motif invoqué par l’accusée : son ex-mari est membre de l’Église internationale du Christ et elle craint pour la santé physique et psychologique de ses enfants. L’organisation est bel et bien répertoriée comme une secte par la France, mais pas par le Canada. Cette affaire illustre l’opposition entre deux conceptions de la lutte contre les sectes, par deux États occidentaux laïcs.

Le Canada « ne ressent pas le besoin de créer une loi spéciale concernant les sectes », explique Mike Kropveld, président d’Info-secte, un organisme non gouvernemental de documentation et d’information basé à Montréal. Les lois en vigueur sont considérées comme suffisantes pour protéger les citoyens et punir les individus déviants à l’intérieur de ces groupes. La position du Canada est beaucoup plus souple qu’en Europe où certains pays, comme la France et la Belgique, sont moins tolérants face à des mouvements comme l’Église de scientologie, le mouvement raëlien et même vis-à-vis d’organisations dont le sectarisme n’a pas été démontré, comme la Nouvelle Acropole.

L’EUROPE FRANCOPHONE RATISSE LARGE

Selon un rapport de la Mission interministérielle française de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) de 1999, « une secte est une association de structure totalitaire, déclarant ou non des objectifs religieux, dont le comportement porte atteinte aux droits de l’Homme et à l’équilibre social. » La définition est souvent remaniée par la justice française. Les qualificatifs d’organisation «hiérarchique, coercitive, à but lucratif» ont déjà été retenus. En 1995, la commission Gest-Guyard avait été jusqu’à établir une liste décriée de 172 organisations – auxquelles s’ajoutaient les Témoins de Jéhovah – classées comme « sectes dangereuses ». La branche française de la Nouvelle Acropole faisait par exemple partie de cette liste.

En Belgique, l’organisation ResistanceS, qui se veut un observatoire de l’extrême droite et des mouvements sectaires, n’a pas hésité à présenter la Nouvelle Acropole comme une « étrange organisation prônant l’élitisme et l’inégalitarisme (sic) ». La prévention des dommages psychologiques, monétaires ou physiques des citoyens motive les nombreuses campagnes de mise en garde en France, en Belgique et en Suisse.

Ces dénonciations dépassent les limites de la diffamation, selon plusieurs spécialistes comme Lorraine Derocher, chargée de cours à la Faculté de théologie, d’éthique et de philosophie de l’Université de Sherbrooke et membre du Centre d’études sur les nouvelles religions (CESNUR). Elle pose l’hypothèse que «les rumeurs de dangerosité qui atteignent les sectes actuellement sont le fruit de pensées racisantes» qu’elle définit par le concept de « sectisme ».

En octobre 2007, la Miviludes française s’est retrouvée sur la sellette, son président, Jean-Michel Roulet, ayant été mis en examen pour diffamation après avoir accusé les Témoins de Jéhovah d’utiliser à mauvais escient leurs fonds récoltés.

MESURER SON INFORMATION

M. Kropveld, d’Info-secte, précise qu’il faut faire attention lorsqu’on s’attarde à étiqueter une association comme secte: « Souvent, on accuse sans analyser. Il faut regarder quelles sont les règles les codes, la structure. Demander de l’argent ne fait pas de toi une secte », prévient-il, avant d’ajouter que « les mouvements évoluent et changent, comme les individus ». Certaines branches d’organisations peuvent en effet développer des pratiques plus sectaires que d’autres. Certaines pouvaient aussi avoir été des sectes et ne plus l’être aujourd’hui – et inversement. D’où la vigilance et la documentation continuelle à laquelle M. Kropveld s’astreint.
Certaines dénonciations recueillies par Quartier Libre manquent terriblement de preuves. Par exemple, en ce qui concerne la Nouvelle Acropole, Matthieu Cossu, responsable de revensectes en France, indique qu’elle est « une secte dangereuse, mais on ne s’en rend pas compte ». Lorsqu’on lui demande sur quoi il se base, il répond : « Je n’ai jamais reçu de témoignages de quelqu’un de la Nouvelle Acropole, mais j’ai vu des émissions de télévision et j’entends des choses. »

M. Kropveld concède que « la France est perçue comme étant plus interventionniste », mais il soutient qu’il faut « évaluer les faits, en regardant le fonctionnement de l’organisation d’une manière globale, sans se concentrer sur quelques critères particuliers ». Entre l’objectivité, menaçant de tendre vers le laxisme, et la subjectivité, menaçant de tendre vers le sectisme, il y a des organisations qui agissent. Certaines mériteraient d’être laissées tranquilles, d’autres démantelées. Reste à décider lesquelles.

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