Langues autochtones : extinction de voix

Les résultats du recensement de 2006, rendus publics à la mi-février 2008, soulignent la stabilité relative de l’usage des langues autochtones parmi les Premières Nations. Contestées par certains, ces données suscitent autant d’espoir que de craintes.
Laurent JUVANON
C’est une vraie lueur d’espoir ! », commente Mark Abley en découvrant que, chez les membres des Premières Nations, près du quart des jeunes de 15 à 24 ans sont encore capables de communiquer dans leur langue ancestrale. Selon ce journaliste, auteur du livre Parlez-vous boro ? Voyage aux pays des langues menacées, les données du recensement de 2006 sont moins sombres que prévu : «On dirait que beaucoup de peuples du Canada perdent leur langue moins vite que dans les dernières décennies. »

D’autres observateurs sont moins enchantés par ce dernier recensement. « Ces chiffres ne nous apprennent rien, déplore Daniel Wilson, conseiller spécial auprès de l’Assemblée des Premières Nations (APN), seules deux de nos langues autochtones sont viables à long terme» Il s’agit du cri, parlé de l’Alberta jusqu’au Québec, et de l’ojibway, répandu dans la région des Grands Lacs et plus à l’ouest. Les autres sont menacées d’une disparition plus ou moins rapide. À noter que l’inuktitut reste lui aussi viable avec 50 % de la population inuit qui déclare le parler à la maison (Statistique Canada).

Résolument critique, Daniel Wilson conteste la fiabilité de l’enquête et doute de l’aptitude des agents du recensement à évaluer la capacité des personnes interrogées à s’exprimer dans une langue autochtone. Son opinion rejoint celle d’Amos Key, un membre de la nation Cayuga qui se bat depuis 25 ans pour la survie de ces langues. Celui-ci souligne les limites d’une enquête boycottée par de nombreux résidants des réserves indiennes.

DIFFICULTÉS À INTERPRÉTER LES CHIFFRES

« Le décompte des autochtones au Canada a toujours été un défi », reconnaît Jean-Pierre Corbeil, spécialiste en chef des statistiques inguistiques de Statistique Canada. Ces données, aussi imparfaites soientelles, permettent néanmoins de vérifier des tendances connues comme ’usage des langues ancestrales qui demeure peu présent. Ainsi, plus de 70 % des membres des Premières Nations se disent incapables de soutenir une conversation dans l’une d’entre elles.

Des quelque 60 langues autochtones du Canada, bon nombre seraient menacées à des degrés différents. Pour certaines, comme le haida ou le kutenai, parlées en Colombie-Britannique, la situation serait quasi désespérée. « Pour ces langues très rares, le silence semble de plus en plus
inévitable », s’attriste Mark Abley. Mary Jane Norris, démographe au ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien, se refuse à porter un jugement de valeur sur ces chiffres. Elle souligne cependant que ces chiffres sont relativement stables et qu’ils «suggèrent un engagement continu des Premières Nations dans l’apprentissage, l’enseignement et la transmission de leurs langues traditionnelles aux jeunes générations».

Le recensement démontre par ailleurs que pour beaucoup de locuteurs autochtones, la langue parlée n’est pas maternelle, mais seconde. Cette proportion atteint même 40 % pour certaines
idiome comptant très peu de locuteurs comme le tsimshian et le tlingit – en Colombie-Britannique. « Le nombre croissant de locuteurs, de langue seconde s’inscrit dans un processus de redynamisation de la langue », précise Mary Jane Norris.

« Cet engouement pour nos langues ancestrales est le signe d’une renaissance en cours que j’observe sur le terrain », déclare Amos Key qui considère ce mode de transmission des langues autochtones comme l’une des clés de leur survie.

LE QUÉBEC COMME MODÈLE

Balayant cette solution, Daniel Wilson préfère mettre en avant les revendications de l’Assemblée des Premières Nations : « Ce dont ces langues ont besoin, c’est d’une protection réelle et appropriée, comme cela s’est fait pour le français au Québec. Elles doivent être utilisées dans nos écoles comme de véritables langues d’enseignement, sous le contrôle des Premières Nations elles-mêmes, à l’aide d’un financement accru. »

Une opinion partagée par Amos Key, qui souligne que la préservation du trésor linguistique canadien nécessite un véritable effort, à commencer par la conduite d’études approfondies sur les conditions de la transmission de ces langues. Un espoir qui pourrait être comblé en partie : Jean-Pierre Corbeil annonce la publication prochaine de deux grandes enquêtes portant sur les peuples autochtones. Celles-ci devraient permettre de comprendre de façon encore un peu plus approfondie la réalité méconnue des Premières Nations.

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